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L'époque médiévale : la guiterne Dès la fin du 13e siècle, un petit instrument
à cordes pincées et de forme bombée coexiste avec le luth. Il s'agit de
la guiterne, un instrument représenté dans de nombreuses sources
iconographiques (sculptures, peintures murales, enluminures, et même
tapisseries) dispersées dans toute l'Europe occidentale. Doté d'un
chevillier en forme de faucille, il est creusé dans un seul bloc de
bois ; les quatre paires de cordes (plus rarement trois ou cinq) sont
attachées à l'extrémité de la caisse, comme sur la mandoline moderne.
Sa petite taille par rapport au luth indique une tessiture plus aiguë,
et probablement un rôle de dessus. Comme le luth médiéval, la guiterne
est jouée avec une plume d'oiseau. Elle était répandue dans toutes les
classes sociales, les écrits nous la présentant tant à la cour des rois
que la faisant rimer avec le mot taverne. Au 14e siècle, un style nouveau, nommé l'Ars
Nova, apparaît en France et gagne bientôt l'Italie. La pièce de Johannes
Ciconia (1370-1412) est extraite de l'un des nombreux manuscrits
de musique vocale de ce style. Au 15e siècle, on mentionne des virtuoses de
l'instrument, dont le plus fameux est sans doute Pietrobono del
Chitarino à la Cour de Ferrare. Le luthiste et organiste allemand Konrad
Paumann (1415-1473) compose une version instrumentale de la chanson Mit
ganzem Willen, que l'on retrouve également dans une forme encore
plus ornementée dans le livre d'orgue de Buxheim (vers 1460-1470). Nous
avons enchaîné les deux versions dans cet enregistrement.
Le baroque français : la mandore
Sans doute éclipsée par la toute nouvelle
" guitare renaissance ", la guiterne médiévale décline à la fin du 15e
siècle. L'Allemand Sebastian Virdung la mentionne dans son traité Musica
Getutscht daté de 1511 (" Quintern ") et l'espagnol Juan Bermudo
décrit en 1555 un instrument semblable appelé " bandurria ". C'est
semble-t-il d'Espagne, plus précisément de Navarre, que l'instrument va
émigrer en France sous le nom de " mandore ", vers 1570. La caisse
était soit taillée dans un bloc, à l'ancienne manière, soit " à côtes "
comme les luths. Il y avait ordinairement quatre cordes simples
accordées en quarte et quintes. Les témoignages du musicologue allemand
Praetorius et du luthiste italien Piccinini sont confirmés par les
inventaires dressés à la mort de certains luthiers parisiens : la
mandore était très répandue en France, peut-être autant que le luth.
Pourtant très peu de musique composée pour elle a survécu, conséquence
sans doute de son utilisation surtout populaire : ce tout petit
instrument pouvait se porter aisément sous le manteau.
Le baroque italien : la mandoline lombarde La mandore française est bien implantée en
Italie dès 1660 environ ; mais sa première apparition dans ce pays est
bien plus ancienne : en 1589, elle fut utilisée lors du fastueux
mariage de Ferdinand de Medicis avec Christine de Lorraine, à Florence.
Les Italiens conservent d'abord les quatre cordes de la mandore, mais
elles sont doubles et accordées à l'octave du luth, en quarte et
tierces. Vers 1700, une cinquième corde grave est ajoutée, puis une
sixième. Cet instrument, très prisé dans la première moitié du 18è
siècle, est appelé à cette époque mandola ou mandolino
. La technique de base étant assez simple, il était utilisé à des fins
pédagogiques pour apprendre la musique aux débutants. Mais d'excellents
professionnels, souvent luthistes ou théorbistes, en jouaient aussi.
Les pièces les plus célèbres sont bien sûr les concertos de Vivaldi,
mais cette mandoline fut employée aussi dans des airs d'opéra ou
d'oratorio, en Italie et à Vienne, entre autres par Vivaldi, Bononcini
et Ariosti. Carlo Arrigoni était compositeur et
luthiste à la cour de Florence ; il a composé plusieurs sonates pour
mandoline et basse continue. Selon l'usage de l'époque,
l'accompagnement est noté en " basse continue " : les accompagnateurs
improvisaient à partir d'une partie de basse et de chiffres indiquant
les accords. C'est souvent un clavecin, éventuellement renforcé
par un violoncelle, qui accompagnait. Ici, nous avons utilisé un théorbe,
sorte de grand luth grave à double manche, spécialement inventé au 17è
siècle pour jouer les basses continues. Ce n'est que très récemment qu'on a découvert
que le grand claveciniste Domenico Scarlatti [1685-1757] a
composé pour mandoline : à partir du manuscrit d'un mouvement d'une
sonate en ré mineur intitulé Sonatina per mandolino e cimbalo
que nous avons retrouvé à la Bibliothèque de l'Arsenal de Paris, le
mandoliniste Ugo Orlandi a pu établir que l'instrument non spécifié sur
la partition de plusieurs sonates de Scarlatti étaient bien la
mandoline. La sonate en sol mineur enregistrée ici comporte en effet
des accords typiques de la mandoline lombarde qu'aucun autre instrument
ne peut jouer aisément. Bien sûr nous avons choisi le clavecin pour
l'accompagner et la mettre en valeur.
L'époque classique : la mandoline napolitaine.
Vers 1750 (ou plus tôt encore selon certains
spécialistes) apparaît un type de mandoline très différent, qui
deviendra très vite - et restera jusqu'à nos jours - la mandoline
" standard ".
Elle a quatre cordes doubles toutes métalliques (en
laiton) sauf les chanterelles qui sont en boyau, elle est accordée
comme le violon et on en joue avec un bec de plume d'oiseau. Cet
instrument est peut-être né à Rome, mais les luthiers de Naples, en
particulier la famille Vinaccia, l'ont porté à un si haut point
d'excellence que son nom est resté à travers les siècles attaché à
cette cité. Vers 1760, des compositeurs napolitains comme Majo,
Barbella, Cecere et des mandolinistes tels que Giuliano ou Gervasio ont
écrit des sonates, des duos, des trios et même des concertos pour cet
instrument. Emmanuele Barbella était surtout violoniste ; ses
nombreuses compositions pour mandoline ou violon, souvent inspirées par
la Commedia dell'Arte , laissent transparaître ce caractère gai
et humoristique qu'avait noté le musicologue anglais Burney en 1770. Des mandolinistes italiens vont parcourir
l'Europe pour faire entendre leur virtuosité et former des élèves. Gabriele
Leone est le plus connu, le plus intéressant et sans doute un des
meilleurs d'entre eux. Après avoir étonné les Parisiens en jouant des
sonates pour mandoline au Concert Spirituel, il devient pour une saison
l'impresario du directeur de l'Opéra de Londres, puis revient à Paris où
il enseigne son instrument au Duc de Chartres, le futur
Philippe-Egalité, père du roi Louis-Philippe. C'est à lui qu'il dédie
son incomparable Méthode raisonnée pour mandoline en 1768. Leone
est sans doute celui qui porte au plus haut point la technique de la
mandoline à cette époque. Comme dans la 6è variation du 3è mouvement de
la sonate enregistrée sur ce disque, il demande parfois de jouer deux
notes différentes sur les deux cordes d'une même paire ; il faudra
attendre la fin du vingtième siècle pour voir resurgir cette technique ! Des musiciens français comme Pierre
(" Pietro ") Denis et Jean Fouquet (" Fouchetti ") vont apprendre la
mandoline auprès de leurs collègues italiens. Concurrent de Leone,
Denis satisfait plutôt les désirs des musiciens amateurs de la
bourgeoisie, par exemple en arrangeant pour mandoline des " ariettes "
d'opéras-comiques. Ce genre, mêlant chant et dialogues parlés, fut lancé
par le philosophe et musicien Rousseau. Il met en scène non pas des
princes et des dieux, mais des bourgeois ou des paysans qui expriment
leurs sentiments plus simplement mais avec autant de " noblesse " que
l'aristocratie, ce qui annonce les bouleversements sociaux de la
révolution française de 1789. Aline, Reine de Golconde, de
Monsigny, fut représentée en 1766; Denis en a publié des variations dans sa méthode de mandoline (1768). Valentin Roeser est un musicien
d'origine allemande qui a exercé à Paris. Il a beaucoup composé pour
instrument à vents et orchestre symphonique. Ses Six sonates à deux
violons et basse qui peuvent s'exécuter sur la mandoline (1769) sont
dédiées au duc d'Orléans, troisième personnage du royaume, père de
l'élève mandoliniste de Leone, le duc de Chartres. Ces trios sont
caractéristiques de " l'école de Mannheim ", avec des phrases mélodiques
courtes clairement structurées et des contrastes de dynamique piano
/ forte .
Le choix de la basse
Nous avons choisi d'exécuter la partie de basse
du trio de Roeser sur un mandolone (aussi appelé liuto).
Il s'agit d'une mandoline basse, accordée comme la guitare moderne, mais
avec des cordes doubles jouées avec un plectre. Cet instrument, dont
les musées conservent de très beaux spécimens de fabrication génoise,
romaine ou napolitaine, fut utilisé essentiellement en Italie, tout au
long du 18è siècle, surtout pour jouer la basse dans des trios ou des
quatuors avec mandoline. Pour la sonate de Leone en revanche, nous
avons utilisé un alto pour exécuter la " basse ", à l'octave
supérieure de la partie éditée. Ce choix, qui peut paraître surprenant,
fut pourtant probablement aussi celui du compositeur. A partir des
années 1760 en France, la pratique de la basse continue disparaît peu à
peu dans la musique de chambre, et la basse, qui n'est plus chiffrée,
est souvent en fait une partie de violoncelle. Mais certaines pièces
pour mandoline (sonates de Giuliano, trios de Barbella) indiquent l'alto
comme instrument possible ou obligatoire pour interpréter la " basse ".
Le même cas se rencontre dans des sonates pour violon (l'opus 1 de
Leduc, par exemple), et la première édition des sonates pour violon et
accompagnement d'alto de Joseph Haydn (Paris, Bailleux, 1775) est
intitulée Six sonates à violon seul avec la basse . Il n'est pas
aberrant d'envisager que l'accompagnement des sonates de l'opus 2 de
Leone, publiées deux ans plus tard par le même éditeur, soit destiné au
même instrument.
L'aube du romantisme : mandolines milanaise, bresciane, crémonaise
Alors que la mandoline disparaît peu à peu en
France après la révolution de 1789 et qu'elle n'est plus cultivée que
dans des cercles restreints en Italie (en particulier à Florence) à la
fin du siècle, cet instrument jouit encore, vers 1800, d'une certaine
faveur en Allemagne, en Bohème et à Vienne, où plusieurs partitions
sont publiées. Les dictionnaires de musique ont surtout retenu les
pièces de Beethoven pour mandoline et clavecin, composées à Prague pour
une jeune élève en 1796, et le concerto (1799) et la sonate pour
mandoline et piano de Hummel (publiée en ?1810 ?). Ce pianiste allemand
renommé a composé son concerto pour le mandoliniste italien Bartolomeo
Bortolazzi, originaire de la région de Brescia. Ce virtuose, qui
s'est surtout produit en Europe du Nord, jouait sur une mandoline
accordée comme le violon, mais montée de cordes simples de boyau. Dans
sa méthode Anweisung die Mandoline von selbst zu erlernen
( 1805 ), il nomme cette mandoline " bresciane ou crémonaise ". Ce
nouveau type, qui n'arrivera jamais à supplanter les deux modèles
classiques de mandolines (napolitaine et lombarde), est certainement
une tentative pour " moderniser " cet instrument sur le modèle de la guitare :
c'est en effet vers 1790 que les premières guitares à six cordes
simples apparaissent (la guitare baroque avait cinq cordes doubles : il
n'y avait pas de mi grave). Bortolazzi se produisait en concert
accompagné par son fils à la guitare, et il est l'un des premiers à
avoir composé des pièces (surtout des Variations sur des thèmes
célèbres à l'époque) pour mandoline et guitare, formation qui deviendra
très populaire à partir de la fin du 19è siècle. On reconnaîtra dans la
pièce enregistrée ici (publiée en ?1809 ?) un thème de la symphonie " La surprise " de Haydn.
Giovanni Hoffmann est un compositeur viennois dont on sait peu de choses. Il a composé vers 1800 de belles pièces de musique de chambre où la mandoline s'associe en diverses combinaisons avec le violon, l'alto et le violoncelle, et un concerto pour mandoline et orchestre de chambre. La Sérénade enregistrée ici est l'unique véritable duo pour mandoline et alto composé à l'époque classique (cette longue composition comporte en plus deux menuets encadrant la Romance). Hoffmann a composé exclusivement pour mandoline à 6 cordes accordées en quartes : soit la mandoline lombarde à cordes doubles, soit la mandoline milanaise à cordes simples qui apparaît vers 1800 et qui continuera d'être utilisée dans le Nord de l'Italie jusqu'au début du 20è siècle. A partir de 1820 environ, la mandoline subit une éclipse presque totale en tant qu'instrument " cultivé ". Elle subsiste uniquement comme instrument populaire en Italie et il faudra attendre les années 1870 pour la voir fleurir à nouveau dans toute l'Europe. Mais ceci est une autre histoire...
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